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Je cherchais une formule accrocheuse pour démarrer cette réflexion
avec vous quand m'est revenue cette expression, latente en mon esprit,
mémorisée à je ne sais quelle occasion et qui s'est tout de suite
imposée dans cette situation où je souhaite interroger la notion de
Travail.
"Le travail c'est la santé" ... Je me suis d'abord demandé d'où pouvait
bien venir cette chose étrange, à première vue insensée d'après moi, et
je suis tombé dans un premier temps sur une chanson populaire de
Monsieur Henri Salvador, écrite en 1965 (
texte ici),
et sur un ensemble de propos ironisant cette phrase. Et oui, cela me
parait tout à fait concevable de philosopher avec Henri Salvador, au
moins de démarrer avec lui. Il y a ce mérite incontestable à accorder à
la culture populaire, au travers de ses œuvres les plus réussies, de
faire jaillir l'esprit du temps, de révéler par le langage que nous
saisissons tous l'état de nos intuitions, de nos émotions, de nos
perceptions communes d'une époque partagée.
Et si cet
esprit m'a touché c'est que je n'ai pas la sensation de le retrouver de
nos jours. La prise de distance vis-à-vis de ce qui pourrait désormais
être devenu une devise a presque totalement disparu. L'inconscient
collectif semble s'être pleinement accordé sur cette idée que Travail et
Santé sont corrélés. Par santé, je crois que l'on peut y entendre
quelque chose de très vaste, ne se limitant pas seulement à l'absence de
maladie. Nietzsche parlait de "La grande santé" pour désigner cette
énergie traversant les êtres qui étaient poussés à la création,
exprimant ainsi leur force, leur puissance. Il s'agirait donc aussi de
la santé psychologique et sociale, se rapprochant alors plutôt de l'idée
de bien-être, de
bonheur, d'épanouissement, résultant d'une vitalité parcourant
positivement le corps des
individus et de leur société. Et l'idée de travail renvoie bien à cette
fonction aujourd'hui : notre jeunesse est consacrée à la formation pour
un futur métier, notre vie active est rythmée par l'évolution de notre
carrière, l'absence d'emploi crée de la déprime individuelle et le
chômage de la déprime collective. Les seuls rares domaines de
l'existence tentant de s'extraire de la logique du travail (retraite,
vie de famille, loisir) ne doivent en fait leur maintien qu'à une
réussite professionnelle solide, ils ne sont que l'autre face du travail
sans lequel ils ne peuvent pas émerger : sans cotisation pas de
retraite, sans salaire difficulté de subvenir aux besoins de ses proches
et impossibilité de sortir, d'avoir une activité sociale. L'existence
même de l'individu comme faisant partie du monde des hommes est
conditionnée par l'emploi que l'on occupe. Il est ici intéressant de se
tourner vers les travaux au croisement de la psychologie et de la
sociologie sur cette question (voir notamment
la désaffiliation de
Robert Castel). Afin de prendre la mesure de cette emprise sur nos
vies, pensons à cette première question de sociabilisation qui vient
dans une discussion : "que fais-tu dans la vie?". Celle-ci résume, avec
la réponse qu'elle induit et dans presque la totalité des cas qu'elle
provoque, ce dogme contemporain : sans travail, la santé (toujours dans
son sens le plus plein) est presque réduite à néant.
Pour
aller au bout de la question qui est ici traitée, il faudrait aussi
interroger le travail dans sa définition. Étymologiquement, les origines
du terme se rattachent fortement à l'idée de la souffrance physique, de
la peine durant l'effort contraint (on parle du travail lors de
l'accouchement). Puis l'idée de produire quelque chose, auparavant
indépendante, est venue intégrer cette notion première pour arriver à ce
que l'on connait désormais plus ou moins comme "se donner de la peine
pour ...". L'évolution sémantique, comme toujours, met en lumière la
tournure que l'on a souhaité faire prendre au sens des mots. Aujourd'hui
a été réussi ce tour de force, presque improbable lorsqu'on en analyse
avec le recul la genèse, de postuler que la souffrance est nécessaire à
la production, à la création. Entendons-nous bien, pas seulement
l'effort, la persévérance, mais bien la souffrance, la peine. Le langage
traduit exactement la manipulation opérée lors de l'invention de cette
conception. Allons au bout du raisonnement. La souffrance est nécessaire
à toute production, la production est réalisée par le travail et vu que
le travail c'est la santé, on pourrait sans trop se triturer le cerveau
en arriver à : "la souffrance c'est la santé"... Syllogisme douteux me
direz-vous, je laisse en juger. Quoiqu'il en soit, je trouve
personnellement que cette conclusion dit quelque chose d'essentiel,
alors je poursuis.
"Le travail c'est la santé" donc, avec
sa traduction masquée "la souffrance c'est la santé", me semble être un
formidable outil idéologique pour notre société productiviste. Il est
parvenu d'abord à faire de la souffrance une nécessité pour parvenir à
quelque chose de noble qu'est la création et ensuite, en la mettant en
perspective d'une production socialisée, d'un travail, d'en faire
quelque chose qui permettrait à l'individu d'être heureux. Je ne cherche
aucunement à partager quelque chose qui est en train d'émerger depuis
quelque temps, à savoir l’occultation de l'effort, donnant l'illusion
que de grandes choses sont possibles sans aucun travail. Les
télé-réalités, les stars footballeurs, les parcours de jeunes
milliardaires, participent d'un système masquant les chemins difficiles
pour arriver à un certains niveau d'excellence dans un domaine ou
construisant des pseudo célébrités qui n'en sont finalement que des
éphémères. Ce phénomène est sans doute une réaction opposée à cette idée
que sans souffrance rien n'est possible, cherchant à faire croire
qu'avec seulement du plaisir beaucoup de choses sont possibles. La
vérité est évidemment à trouver dans cet entre-deux, le couple
effort/finalité pourraient en être la clé.
Mon avis, qui
n'est pas non plus une conclusion très complexe à tirer de tout ça,
c'est que l'idée de la nécessité de la souffrance, imposée depuis
plusieurs siècles et culminant aujourd'hui dans nos esprits, sert une
intention dont la finesse stratégique est à la hauteur de sa perversité.
Si l'on souffre en étant persuadé qu'il est nécessaire de souffrir, que
c'est obligatoire pour parvenir à de grandes choses ou au moins pour
survivre, il n'y a absolument aucune raison que l'on questionne
l'origine de cette souffrance. Ce serait forcément inscrit dans la
marche des choses, un point c'est tout. Dès lors, cette conception
dominante s'étant infiltrée pernicieusement dans l'esprit de la majorité
des gens, c'est un gisement de main-d’œuvre extraordinaire qui est à
disposition. Une marée de travailleur est ainsi prête, quasiment
impatiente, de souffrir. J'en arrive volontairement à cette formulation
provocante, caricaturée mais à peine, qui m'impose de relativiser
ensuite. Bien entendu que lorsque nous cherchons du travail, ce n'est
pas dans le but de souffrir pour souffrir, il y a au moins cette volonté
qui nous est propre de toucher un salaire, pour nourrir sa famille,
pour avoir une vie sociale, pour mener à bien un projet personnel, ...
Mais ce qui est extraordinaire, c'est que beaucoup plus rarement nous
nous interrogeons sur le bienfondé de la souffrance que nous allons
éprouver lors des tâches que nous aurons à accomplir et de l'activité
salariée en général (se lever tôt le matin, rentrer tard le soir,
réduire très fortement notre temps libre, voir moins nos amis et notre
famille, obéir à une hiérarchie, faire des choses que nous n'aimons pas
faire, ...). Ici, c'est d'abord l'effort qui est mis en avant, supposé
mériter le salaire que nous toucherons à la fin du mois, alors que la
finalité de notre travail est au second plan, ne nous regarde presque
pas, est l'affaire de notre employeur. Nous produisons un effort, parce
que l'on veut garder sa place en faisant ce que l'on nous demande de
faire, mais sur le moment, nous n'avons que peu souvent la justification
directe de notre tâche, nous ne savons pas à quoi cela va servir ou
alors on le sait et on se rend compte que ça n'est pas vraiment
important pour nous. Une question simple : qui continuerait à faire le
même travail qu'aujourd'hui s'il était payé même en ne le faisant pas?
Seulement voilà, étant donné que nous avons intégré l'idée qu'il était
nécessaire de souffrir pour avoir un salaire, pour avoir le droit de
vivre décemment, nous ne considérons pas qu'il y a lieu de se plaindre
de la situation, même si notre corps et la part indépendante de ce que
nous sommes ressentent au fond un vif malaise (voir ici la problématique de
la souffrance au travail).
Ce que je voulais tenter ici,
c'était d'ouvrir une brèche, pas offrir une solution toute prête à cette
question mais envisager un possible différent. Revenons sur le couple
effort/finalité et étudions le désormais dans l'autre sens. Nous avons
tous des exemples dans nos vies de choses que nous avons réalisées parce
qu'elles nous tenaient vraiment à cœur et pour lesquelles nous avons
fourni un effort dépassant largement celui que nous sommes prêts à
produire à notre travail, lorsque la finalité de notre activité a été
définie par quelqu'un d'autre que nous. Je me risque à faire ma
conclusion sur ce genre d'expérience : la souffrance n'existe pas !
Pourtant il y a bien eu travail, il y a bien eu production et même une
production dont nous percevons précisément l'utilité, à la fois pour
nous, mais aussi pour les autres. Nous avons même le sentiment dans ces
situations que nous avons été ici plus utile que nous l'aurions été sur
notre lieu de travail. Nous pouvons alors revenir sur cette phrase "la
travail c'est la santé". Et répondre "oui lorsqu'on élabore nous-mêmes
sa finalité". C'est même
, celle qui fait preuve
de notre vitalité, de notre capacité à dépenser une grande quantité
d'énergie pour produire, créer ce en quoi l'on croit. En dehors de cela,
non, le travail ce n'est pas la santé, c'est même tout le contraire.
C'est une lassitude qui se fait ressentir à ne pas savoir pour quoi l'on
agit, en perdant confiance en notre utilité, en notre potentiel à
apporter quelque chose d'original, de novateur et de bon au monde.
Seulement, lorsqu'une majorité de personnes est en train de croire que
leur travail contribue à leur Santé, alors que pas vraiment, elles
contribuent effectivement à la santé de quelques-uns, mais la petite
santé cette fois, celle illusoire que l'on croit pouvoir obtenir par
l'argent. Et c'est autour de cette logique masquée que le système
économique actuel est fondé ; ce point là pourra être détaillé une
prochaine fois.